Ma vie de cochon

Texte par Aline Bordeleau et illustration par Jean-Marie Benoit

Texte gagnant : prix Frédéric Bérard

MA NAISSANCE

Je suis né sur du béton. Une chance, j’avais la douceur de ma mère et aussi celle des autres petits cochonnets comme moi. Cette sensation de bien-être contre ma mère a duré quelque temps. Je buvais son lait qui sortait de son ventre tout rond, tout chaud, et, pour moins sentir le béton, je me blottissais contre son flanc en y enfonçant ma tête le plus creux possible. Je fermais les yeux pendant que les autres se chicanaient les places restantes.

MON MILIEU DE VIE

 Dans cet espace, nous n’avions que deux mètres pour bouger et marcher en rond. On passait par-dessus notre mère en grimpant sur son flanc, mais quand elle se levait, nous allions sous son ventre, étant encore minuscules, et nous faisions des cercles en courant entre ses pattes. C’était la joie de pouvoir se promener ainsi. Le plus dur, c’était que la grandeur de notre enclos rapetissait à cause de nos excréments. Nous n’avions pas d’autres choix que de les faire dans un coin, mais la plupart du temps, on pataugeait dedans. Et quand on venait nettoyer, on nous tassait encore plus dans un coin, puis dans l’autre et nous recevions de l’eau glacée et infecte au visage et sur le corps. Ma mère grognait et recevait parfois des coups de pelle ou de vadrouille.

LE DÉPART DE MA MÈRE

Puis un jour, deux êtres nous ont séparés de notre ma mère. Elle a résisté le plus longtemps qu’elle a pu, en criant et en tirant. Pour la faire sortir un des hommes a pris des pinces et l’a tiré par les oreilles. Elle a cédé. Une de ses oreilles saignait. Ses cris ont raisonné longtemps dans le bâtiment. Elle ne devait pas être loin de nous. Nos yeux ont versé des larmes, la cherchant partout. Plus de lait ! Que de la moulée fade que nous mangions par faim. Les jours passaient et nous grandissions vite. Les séparations d’avec mes frères et sœurs ont continué. D’ailleurs, c’était logique, il n’y avait plus de place pour 12 porcelets dans cet enclos. Un matin, un humain m’a soulevé de terre. J’étais étourdi et un vertige m’a envahi. J’ai crié de peur et il m’a tenu quelques secondes dans ses bras. Je l’ai regardé et il m’a souri. J’étais content, je retrouvais la chaleur de ma mère. Il m’a emporté vers une table au bout du couloir où m’attendait un autre humain. D’un coup, j’ai senti une brûlure sur ma queue, au bas de mon dos, puis un baume froid. Que m’ont-ils fait ? La brûlure revint rapidement et dura plusieurs jours. Plus tard, à la fin de la journée, j’ai entendu des voix qui haussaient le ton ! « Mauviette ! » Et je n’ai plus revu cet être à deux pattes qui m’a semblé aimable lorsque j’étais dans ses bras. J’étais seul maintenant dans un enclos plus petit que celui où j’étais né.

MON NOUVEL ENCLOS

À force de manger sans pouvoir me déplacer et marcher, je grossissais rondement. Au fil des jours, je léchais et mordais mes barreaux. C’était froid et rigide, mais cela me faisait du bien. J’y passais des heures entières ayant seulement cela comme passe-temps. Je l’ai égratigné tant que j’ai pu avec mes dents. Je sentais la force grandir en moi. J’entendais ma mère qui n’était pas si loin grogner avec d’autres petits. Une vie à reproduire d’autres cochonnets tout comme moi, je suppose.

LE CAMION DE LA MORT

Puis, est venu le jour où mon corps remplissait entièrement la cage où je vivais. Ça y est ! Plus possible de me retourner ! Pas longtemps après, des bruits continus ont engendré un vacarme qui s’est élevé dans le bâtiment. Les humains ont ouvert toutes les portes des cochons gros comme moi et nous ont dirigés dans une grande salle. Mais pas assez grande pour tous. On devait monter les uns sur les autres pour pouvoir respirer. On est resté comme cela longtemps sans manger ni boire. Les uns, montés sur le dos des autres, qui eux, supportaient et enduraient le poids de leurs compères. J’étais fatigué et j’avais le dos endolori par le poids d’un autre cochon et je respirais mal la tête en bas avec des odeurs nauséabondes qui emplissaient mes poumons. Je pensais étouffer à certains moments. Puis, enfin, on a ouvert deux grandes portes devant nous et une lumière a envahi la pièce. Nos yeux ont plissé à travers ce rayon blanc jusque-là méconnu. On nous a dirigés vers une passerelle et on nous a entassés comme des sardines dans un nouveau bâtiment, troué, cette fois-ci et sur deux étages. Difficile de s’asseoir, dans cet espace restreint. Soudain, un autre bruit que je ne connaissais pas se fit entendre. Un déplacement dans tous les sens. Et un roulement plus paisible s’en est suivi. À ce moment-là, je me suis dit que la chance était avec moi aujourd’hui. On m’a fait monter au 2e étage contre le mur et devant un trou pour respirer l’air du dehors durant tout le trajet. De l’air moins vicié que l’odeur des excréments et du désinfectant où j’ai grandi. Je voyais aussi dehors et je sentais le vent sur mon groin que je pouvais sortir d’un pouce. Par contre, durant ce long voyage, les porcs en-dessous, recevais sur eux nos excréments à travers les espaces du plancher. Nous ne pouvions pas nous retenir étant sur la route depuis des heures. Sur mon étage, on pissait et on chiait sur le flanc de l’autre. L’odeur devint intenable malgré les trous dans les murs. Certains de mes compères tombaient sur le côté et ne remuaient plus.

L’ABATTOIR

 Le camion s’est arrêté après avoir exécuté des manœuvres. Puis, les portes se sont ouvertes et les humains ont libéré les cochons du 1er étage, les emportant dans le noir. Les cris des humains mêlés aux cris de mes compagnons de voyage semblaient annoncer la fin du monde. Puis, ce fut notre tour. Je voyais ce trou sombre s’approcher de moi à mesure que je descendais. Ça ne me disait rien qui vaille. Tout à coup, un grincement s’est fait entendre laissant échapper un craquement. On a vacillé et j’ai perdu l’équilibre sur la passerelle, ce qui m’a entraîné sur le côté et dans cet élan, j’ai sauté en bas sur ma gauche avec deux autres 3 porcs. Les humains se sont affairés à replacer la passerelle et ont continué à faire descendre les autres. Étant sous la passerelle, nous avons couru vers la lumière faisant tomber un humain par terre sur notre passage. Nous avons traversé un immense stationnement rempli de camions à trous qui étaient stationnés ou qui arrivaient. Au bout, il y avait une clôture. Comment passer à travers étant donné notre grosseur ? Un homme avec un bâton a couru vers nous et a essayé de nous rediriger vers ce bâtiment qui me faisait si peur. Dans tous les sens, nous avons couru pour lui échapper, et, finalement, nous avons traversé le chemin qui menait à un bois, seule sortie devant nous. Des bruits stridents nous ont sillé dans les oreilles sur la route jusque dans la forêt. Puis, notre course s’est ralentie par épuisement à force d’enjamber les branches que nous rencontrions ou encore de les contourner. On a passé la première nuit ensemble sur des petites branches et des feuilles, épuisés mais dans un nouveau monde d’odeurs incroyables et sur un grand tapis qu’est la terre.

LA LIBERTÉ DANS LA FORÊT

 Le matin, on a brouté ce qu’on pouvait manger. On a erré comme cela durant des jours buvant l’eau du ciel et flairant la terre. On a continué d’avancer, chaque jour, lentement pour trouver les herbes que nous pouvions mâcher ou avaler. La liberté valait ce régime alimentaire restreint qui, en plus, nous inondait de soleil. Et la terre sous nos pattes ! Quelle sensation! Un jour, une clairière est apparue devant nos yeux et nous l’avons traversée. Un autre bois s’est dressé devant nous, mais pas comme celui que nous venions de quitter. Tous les arbres semblaient pareils et portaient des grosses boules rouge et jaune. Il y en avait des centaines par terre. On a pris le pari d’en manger. C’était juteux et bon. J’en ai ingurgité au moins quinze. Ce festin m’a rassasié et je suis tombé endormi avec mes deux compagnons à côté de moi.

LE SAUVETAGE

Au réveil, des humains se tenaient devant nous. Ils se sont approché tout en nous parlant et en souriant. Leurs voix étaient sereines. Ils portaient des bols d’eau qu’ils ont mis par terre. On s’est approché tous les trois et on a bu, puis, j’y ai trempé la tête en faisant éclabousser ce liquide précieux partout autour de moi ! Ces trois humains ont ramassé des pommes qu’ils ont mises dans la remorque derrière eux. Pour nous y faire monter, ils nous ont présenté des légumes sous notre nez. Pour de la nourriture, nous les avons suivis puisque nous étions morts de faim. Ils nous ont transportés non loin de là, tirés par un tracteur, et on a débarqué dans une ville d’animaux inconnus. Des chevaux, des vaches et des chèvres se côtoyaient. D’autres cochons sont venus nous flairer. Nous étions à présent parmi une multitude d’êtres vivants comme nous, mis au monde pour servir et nourrir les humains.

UNE NOUVELLE VIE

 Pas d’enclos barré, une large grange pour sept porcs, de la paille et une porte mobile que moi et mes compagnons pouvions traverser à notre guise pour sortir et sentir le soleil ou la fraîcheur de l’automne. De plus, des arbres tout autour, de l’eau, un petit lac où se baigner représentait le 4 summum de la liberté ! De la boue en quantité pour s’y rouler et enduire notre corps et ainsi protéger notre peau des rayons du soleil. Les humains, aux voix calmes, qui nous ont recueillis, vivent pas très loin. Ils s’affairent tous les matins pour nettoyer notre enclos. Un de mes amis qui s’était sauvé avec moi, a rendu son dernier souffle sous un arbre. Le vétérinaire a dit qu’il avait une défaillance au cœur, mais moi, je crois que c’est à cause de tout ce qu’il avait enduré depuis sa naissance dans l’étable abjecte où nous vivions. Quelle belle mort plutôt que de l’affronter en entendant les cris des centaines d’autres porcs devant cette fin imminente et cruelle. On vous assomme, on vous pend par les pattes et vous n’avez même pas le temps de souffler votre mort.

LES FAITS

 Cette histoire est basée sur des faits réels. Trois (3) cochons ont été trouvés, errant dans la forêt, par des gens qui possèdent un refuge pour animaux de ferme en Ontario. On en est venu à la conclusion qu’ils s’étaient échappés du camion qui les transportait vers l’abattoir. Vu leur énorme poids, ils venaient de l’élevage intensif porcin. Plus tard, ils ont été transférés dans un Sanctuaire pour animaux de ferme en Estrie où on leur a donné un nom : Pumba, Oreo et Matilda. Oreo est mort quelque temps après son arrivée au sanctuaire en 2017. Pumba y a vécu quatre ans et est mort en 2021. Matilda y vit toujours.

FIN

Publié par

Comité composé d'étudiant.e.s en droit de l'Université de Montréal ayant pour mission de sensibiliser la société aux enjeux moraux et juridiques concernant les êtres animaux.

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