L’animal liminaire

Par Ingrid Gendron

En ce début d’après-midi ensoleillé, plusieurs êtres sentients occupent le parc Serge-Garant situé en arrière de la station de métro Beaudry. Un groupe d’une dizaine de pigeons picore ce qui semble être des miettes de pain au sol. Parmi eux, un mâle fait la cour à une femelle, mais en vain. Quelques moineaux chantants joyeusement sont juchés sur des branches dépourvues de feuilles d’un arbre. Un écureuil grimpe en vitesse sur le tronc de celui-ci, pendant qu’un chat à trois pattes blanc et gris comme la couleur de la neige restante sur les trottoirs traverse en courant la rue Beaudry afin de ne pas se faire percuter par une Mercedes-Benz. Un punk coiffé d’une crête iroquoise ayant les mêmes couleurs que le pelage d’une mouffette regarde le chat se réfugier à l’intérieur d’un bac à compost renversé à partir de sa position assise. Si le trio de femmes en bas résille et talons hauts qui discutent au bord du trottoir sur Sainte-Catherine avait été assis près de lui, elles auraient pu dire que l’odeur de méphitidé est aussi imprégnée sur son sac à dos de voyageur.

Et il y a Marwan, vingt-trois ans, qui est en revanche bien habillé pour l’hiver et qui ne dégage peut-être pas une odeur fétide, mais qui repousse tout de même la majorité des êtres humains. Couché au sol sur une boîte de carton défaite près du restaurant végétalien à côté de la station de métro, les passants vêtus de leurs manteaux et emmitouflés dans leurs foulards le regardent soit avec dédain, soit avec pitié. Plusieurs sont aussi de glace, agissant comme s’il n’existait pas. Marwan ne parvient pas à se décider qu’est-ce qui est pire : avoir accepté sa naissance et regretté sa décision après avoir commencé à connaître les conséquences de l’existence ou d’être ignoré comme s’il n’avait jamais vu la lumière du jour? Quoiqu’il en soit, ce sont entre autres les raisons pour lesquelles il préfère fermer les yeux même s’il ne dort pas. Ainsi, il réussit à se convaincre qu’il est possible de ne pas être témoin de l’horreur et de l’indifférence qui se déroulent en permanence devant lui tout en étant sur une rue très fréquentée, le jour comme la nuit. Il pourrait se faire voler son sac à dos d’école s’il ne les a pas grands ouverts, mais en le tenant serré contre sa poitrine tel un ourson en peluche tout en ayant les traits austères, quiconque abandonnerait le projet.

Paul-Émile, un homme au crâne rasé et aux traits durs de quarante-trois ans, sort du restaurant végétalien avec un sac en papier brun en main. Son bomber vert kaki dézippé laisse entrevoir qu’il porte un chandail des Sex Pistols. Il s’arrête devant Marwan, reconnaissant ses boucles brunes qui dépassent de son capuchon orné de rivets et sa tache de naissance en dessous de l’œil droit.

– Hé, Marwan! Tu dors-tu?

Le jeune homme ouvre tranquillement les yeux. La première chose qu’il voit est des bottines noires style Doc Martens en faux cuir. Il lève les yeux à la hauteur de son visage.

– Plus maintenant, dit-il sans l’ombre d’un sourire.

– Il va y avoir une vigile antispéciste avec des repas gratuits pour les sans-abris sur Sainte-Cath plus loin en fin de semaine! Tu vas-tu venir faire un tour?

Marwan se redresse. Il regarde Paul-Émile droit dans les yeux.

– Non, j’irai pas. Pis tu sais très bien pourquoi, demande-moi le pas encore.

– Ah, come on! T’es sérieux, là? Même pas juste pour manger? Fais-moi pas croire que t’en as pas besoin ces temps-ci!

– Je suis d’accord avec le fait que vous offrez de la bouffe végane aux sans domiciles fixes, mais pas avec les messages confus que vous promouviez à travers vos pancartes. Toi qui pourtant m’as déjà dit que tu considères que le véganisme est un impératif moral, tu dois déjà savoir que c’est pas une question de compassion envers les animaux, mais plutôt de justice éternelle. Comment tu veux que le monde remette en question leur anthropo…

– Tu penses encore que c’est avec ta manière de procéder que tu vas changer le monde?, le coupe-t-il sèchement. L’autre y t’a vraiment monté la tête contre nous, hein? Anyway, je vais y aller.

Paul-Émile poursuit son chemin d’un pas pressant malgré sa jambe gauche qui traîne. Marwan veut lui répliquer quelque chose de réfléchi, mais il croit bon s’abstenir. Il le regarde partir, puis baisse les yeux au sol, découragé. C’est la tempête dans sa tête.

Le visage serein de Sébastien surgit au milieu de tous ceux qui le persiflent. Marwan sourit en se remémorant les longues conversations au téléphone avec cet homme à la fois sage et intelligent qu’ils ont eues quand il avait un toit sur la tête. Elles se sont entamées à la suite d’une publication Facebook de Marwan sur une recommandation du livre Bêtes humaines? Pour une révolution végane. Sébastien a mis un cœur en réaction, puis il lui a écrit un message privé pour lui faire savoir qu’il est heureux qu’il se soit renseigné sur la théorie des droits des animaux et qu’il l’applique dans la vie. Une citation du poète Abu-l-Ala al-Maari que Sébastien lui avait écrite émerge dans sa tête : « La vérité est Soleil recouvert de ténèbres – Elle n’a pas d’aube dans les yeux des humains. » La tempête s’apaise.

Son ventre se met à gargouiller. Il ouvre son sac à dos, puis plonge sa main à l’intérieur pour prendre son portefeuille. Il contient quelques cartes, un billet de cinq dollars ainsi qu’une photo représentant une petite fille. C’est Nacera, sa sœur de sept ans, avec ses boucles brunes tombant en cascades sur ses épaules, ses yeux bruns brillants et son sourire qui révèle une dent manquante. Marwan lui rend le sourire comme si elle pouvait le voir, malgré le fait que ce soit en partie à cause d’elle s’il est à la rue. Lorsque ses parents ont vu le visage de Nacera barbouillé de noir, ils étaient furieux d’apprendre que ce maquillage appartenait à leur fils aîné, que le seul fils qu’ils ont dorénavant est homosexuel. Mais il arbore du mascara et du fard à paupières parce que cela fait ressortir ses yeux verts, pas parce qu’il s’imagine attirer davantage d’hommes. Le museau d’un dalmatien qui renifle son portefeuille l’extirpe de ses pensées. Il lui tend sa main libre pour qu’il puisse la sentir.

– Non, Picots, viens ici!, dit fermement l’individu au bout de la laisse en toisant froidement celui qui est né humain, mais qui est devenu un animal nuisible en grandissant.

Marwan regrette d’avoir ouvert son portefeuille pour voir combien il possède, pouvant de toute manière se nourrir de végétaux dans une berne à ordures si la faim le tenaille.

Pendant ce temps, un homme en complet-cravate dans le café en face du restaurant végétalien, s’installe à une table à proximité de la fenêtre givrée. En prenant une gorgée de son breuvage fumant, il grimace à la vue d’un pigeon, qui pourtant ne fait que se promener sur le trottoir. Lorsque l’oiseau s’envole pour aller aux côtés de Marwan, il fronce les sourcils en le reconnaissant. Ils se sont parlé trois semaines plus tôt, et la conversation a pris une tournure inattendue. L’homme aux habits qui lui ont coûté cinq cents dollars était surpris lorsque Marwan lui a dit : « L’anthropocentrisme donne une mauvaise réputation aux humains. » Non seulement parce qu’il n’avait pas entièrement saisi ce que sa phrase insinue, mais surtout parce qu’il était subjugué qu’un individu comme lui sache ce que le mot « anthropocentrisme » signifie.

Publié par

Comité composé d'étudiant.e.s en droit de l'Université de Montréal ayant pour mission de sensibiliser la société aux enjeux moraux et juridiques concernant les êtres animaux.

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